Une épidémie en expansion rapide
Près d’un mois après la déclaration officielle de la 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola en République Démocratique du Congo, la situation continue de se détériorer dans plusieurs provinces de l’Est du pays. Selon les données disponibles au 10 juin 2026, 676 cas confirmés et 136 décès avaient déjà été enregistrés, faisant de cette flambée l’une des plus préoccupantes de ces dernières années.
L’épidémie touche désormais 29 zones de santé réparties entre l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Les autorités sanitaires et les partenaires humanitaires redoutent une propagation accrue vers d’autres provinces ainsi qu’au-delà des frontières nationales.
Mais au-delà de l’urgence sanitaire, cette crise révèle une autre réalité souvent moins visible : son impact direct sur la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance des populations.
Une double crise : Ebola et insécurité alimentaire
Dans les provinces affectées, l’épidémie se superpose à une situation alimentaire déjà extrêmement fragile. Les données les plus récentes indiquent que plus de 8,7 millions de personnes en Ituri, Nord-Kivu et Sud-Kivu vivent déjà dans des conditions d’insécurité alimentaire aiguë, classées en phase 3 ou plus selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC).
Cette réalité complique considérablement la réponse humanitaire. Les restrictions de mouvements, les mesures d’isolement et les perturbations économiques liées à la riposte réduisent davantage la capacité des ménages à accéder aux marchés, aux activités génératrices de revenus et aux ressources alimentaires.
Les centres urbains fortement touchés, les zones minières et les principaux axes commerciaux sont particulièrement exposés aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, ce qui pourrait entraîner une hausse des prix des denrées alimentaires et une détérioration rapide des conditions de vie des ménages vulnérables.
L’Ituri : épicentre sanitaire et alimentaire
La province de l’Ituri demeure la plus affectée par l’épidémie. Les zones de santé de Bunia, Rwampara, Mongbalu et Nyakunde concentrent une part importante des cas confirmés.
La situation est d’autant plus préoccupante que plusieurs zones touchées figurent déjà parmi les territoires les plus vulnérables du pays sur le plan alimentaire. Les zones de Tchomia, Mangala et Mambasa sont classées en phase 4 de l’IPC, correspondant à un niveau d’urgence alimentaire.
Dans les seules zones de Bunia, Rwampara, Mongbalu et Nyakunde, plus de 175 000 personnes nécessitent déjà une assistance alimentaire d’urgence. À cela s’ajoutent plus de 150 000 personnes vivant dans des zones classées en urgence alimentaire.
Cette convergence entre crise sanitaire et crise alimentaire crée un risque majeur d’aggravation des vulnérabilités communautaires.
Des milliers de personnes affectées directement
L’épidémie ne touche pas uniquement les malades. Elle affecte également leurs familles, leurs contacts et les communautés environnantes.
Au 10 juin 2026, plus de 12 000 personnes étaient considérées comme directement affectées par Ebola. Parmi elles figurent :
- 582 cas confirmés ;
- 2 910 membres des familles des cas confirmés ;
- 8 730 personnes identifiées comme contacts présumés.
Ces chiffres n’incluent pas encore les familles des personnes contacts, ce qui laisse présager une population vulnérable beaucoup plus importante.
Par ailleurs, 32 survivants d’Ebola ont déjà été identifiés en Ituri et au Nord-Kivu. Leur réinsertion socio-économique nécessitera des programmes spécifiques d’accompagnement, notamment dans les domaines agricoles et entrepreneuriaux.
Une réponse alimentaire encore insuffisante
Malgré les efforts des partenaires humanitaires, les besoins dépassent largement les capacités actuelles d’intervention.
Depuis le début de la crise, seulement 711 personnes ont bénéficié d’une assistance alimentaire directe. Parmi les 582 cas confirmés recensés, seulement 77 personnes ont reçu des repas chauds dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu.
Cela signifie que plus de 500 personnes infectées restent encore sans soutien alimentaire adapté.
La situation est également critique pour les familles des malades. Dans la zone de santé de Bunia, seules 144 personnes appartenant à 24 ménages ont reçu des rations alimentaires sèches alors que 925 membres des familles des cas confirmés avaient été identifiés. Ainsi, à peine 5 % des besoins ont été couverts.
Cette insuffisance de couverture constitue un défi majeur pour la riposte, car les ménages privés de revenus peuvent être contraints de contourner les mesures sanitaires pour subvenir à leurs besoins.
Les défis de la réponse humanitaire
Les acteurs humanitaires font face à plusieurs contraintes importantes :
- l’évolution rapide du nombre de bénéficiaires ;
- les difficultés logistiques dans les zones affectées ;
- le manque de visibilité sur certaines interventions menées par des organisations non membres du Cluster Sécurité Alimentaire ;
- les retards dans la collecte et la consolidation des données de terrain ;
- l’insuffisance des financements disponibles.
À ces défis s’ajoute l’insécurité persistante dans plusieurs territoires de l’Est de la RDC, qui complique l’accès humanitaire et augmente les coûts opérationnels.
Un financement insuffisant face à l’ampleur des besoins
La crise Ebola intervient dans un contexte où la réponse humanitaire en RDC souffre déjà d’un important déficit de financement.
Sur les 5,9 millions de personnes ciblées dans le cadre du Plan de Réponse Humanitaire 2026, près de 3,7 millions n’ont pas encore reçu l’assistance prévue.
Même si des financements supplémentaires ont été obtenus récemment, les ressources demeurent insuffisantes pour répondre simultanément aux besoins alimentaires chroniques et aux nouvelles urgences générées par l’épidémie.
Les partenaires humanitaires appellent donc à une mobilisation rapide des bailleurs afin d’éviter une aggravation de la crise.
Renforcer la résilience des communautés
Au-delà de l’assistance d’urgence, les experts recommandent des interventions capables de renforcer la résilience des ménages affectés.
Parmi les actions prioritaires figurent :
- la distribution de semences maraîchères à cycle court ;
- le soutien aux activités génératrices de revenus ;
- l’accompagnement des survivants d’Ebola ;
- le renforcement des systèmes alimentaires locaux ;
- l’intégration de la sécurité alimentaire dans les stratégies de riposte sanitaire.
Ces mesures permettraient de réduire la dépendance à l’aide d’urgence tout en limitant les déplacements vers les marchés surpeuplés, réduisant ainsi les risques de transmission.
Conclusion
L’épidémie d’Ebola qui frappe actuellement l’Est de la République Démocratique du Congo est bien plus qu’une crise sanitaire. Elle constitue également une menace majeure pour la sécurité alimentaire, les moyens de subsistance et la stabilité socio-économique de millions de personnes.
Face à cette double urgence, une réponse intégrée associant santé publique, sécurité alimentaire, protection sociale et relèvement économique apparaît indispensable. La réussite de la riposte dépendra non seulement de la capacité à contenir le virus, mais également de la capacité à protéger les populations les plus vulnérables contre les conséquences économiques et alimentaires de cette crise.
